UVIRA, Sud-Kivu, République démocratique du Congo —Dans cette ville portuaire au bord du lac Tanganyika, où le soleil tropical vient buter contre les montagnes de la chaine Mitumba, une question taraude les journalistes locaux : Alors que les structures censées protéger les droits – tribunaux, administrations – sont, dans les faits, hors d’état de fonctionner normalement ; jusqu’où peut-on aller pour informer, avant que le prix à payer ne devienne trop lourd ?
Pour Muberwa Promesse, la réponse est venue sous la forme de menaces de mort, reçues après la publication d’articles en ligne. « J’ai ressenti une peur profonde et permanente, une angoisse difficile à décrire, avec la conscience très claire que ma vie était désormais en danger », confie-t-il, joint par téléphone. « Cela vient avec un lourd poids psychologique fait de stress, d’insomnies et d’inquiétude pour mes proches. On se demande jusqu’où informer la population peut vous exposer. »
Ces intimidations, attribuées par des sources locales à des acteurs opérant depuis la plaine de la Ruzizi, une zone tendue, ne visent pas un militant, mais un professionnel de média. Son histoire n’est qu’un fragment d’un tableau plus large, où la simple collecte d’informations devient un acte de courage : Dans cette région, tout le monde surveille la parole publique. Le journaliste devient un otage des narratifs conflictuels. S’il décrit les souffrances des civils, il risque d’être taxé de complaisance envers « l’ennemi ». S’il rapporte les déclarations officielles sans les contextualiser, il est accusé de propagande. La marge de manœuvre se réduit comme peau de chagrin.
Un climat où la peur est un collègue de travail
Le récit de Muberwa Promesse trouve un écho sinistre dans les expériences récentes de ses confrères. Pascal Authentique, journaliste et Directeur de La Presse Africaine, et Bukuru Françoise, journaliste à la RTNC Uvira, ont été purement et simplement dépouillés de leur matériel par des hommes armés non autrement identifiés. Leurs outils de travail, téléphones et autres biens, pendant l’exercice de leur profession. Plus loin, à Rumonge au Burundi, Radjabu de Baraka1 TV et Roger Seko de Radio Uvira FM ont connu la détention arbitraire par les services de renseignement avant d’être relâchés sans explication.
Ces incidents ne sont pas des anomalies, mais les symptômes d’un environnement professionnel délétère. « Dans l’Est de la RDC, le travail des journalistes se déroule dans un climat extrêmement hostile et précaire », décrit Muberwa Promesse. « Il est marqué par l’insécurité chronique, les menaces répétées, les attaques directes et l’impunité quasi totale. Exercer le journalisme revient souvent à travailler la peur au ventre. » Cette précarité est accentuée par un paysage institutionnel local évanescent, où les recours et les protections formelles semblent appartenir à une autre réalité.
L’espace public, dernier front
Ce qui se joue à Uvira et dans ses environs dépasse la somme des menaces individuelles. C’est la capacité même d’une communauté à se doter d’une narration plurielle et vérifiée de son propre quotidien qui est en cause. Lorsque les reporters sont contraints à l’autocensure ou réduits au silence par la peur, c’est l’ensemble du débat public qui s’appauvrit et se rétrécit.
La résignation, pourtant, n’est pas de mise. Malgré les risques, les journalistes locaux continuent de produire des informations, de relayer les préoccupations des populations, de tenter de faire leur métier. Leur ténacité constitue un contrepoint fragile, mais essentiel, à l’opacité.
La liberté de la presse n’est pas un luxe. Elle est la condition pour que les citoyens puissent comprendre, débattre et choisir. À Uvira, les journalistes continuent malgré tout, souvent au prix de leur sécurité. Leur combat n’est pas seulement celui de l’information ; il est celui de la société tout entière, qui risque de perdre sa capacité à se penser elle-même si les voix indépendantes sont réduites au silence.
Par S. Landry Davids – Journaliste Reporter



